Culture & Enseignement

Colloque autour de l’azawan: Coup de projecteur sur la musique des iggawens de Mauritanie

Nouakchott,  11/05/2022
Un colloque autour de la musique maure, s’est ouvert, mardi, à Nouakchott.

L’activité coorganisée par l’Institut Français de Mauritanie (IFM) et le Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Ouest Saharien (CEROS), vise à faire l’Etat des lieux et de discuter des enjeux et perspectives de la musique dite « azawan ». De même, les chercheurs, musiciens et tous les acteurs présents, entendent rendre hommage au français Michel Guignard, qui a consacré 40 ans de sa vie à la musique azawan et dont l’ouvrage : musique, honneur et plaisir au Sahara, vient d’être traduit en arabe.

Présent lors de la session inaugurale, le professeur d’anthropologie et conseiller au ministère de la Culture, M. Mohamed Ould Hdhana a prononcé un discours, au nom du ministre de la Culture, de la Jeunesse, des Sports et des Relations avec le Parlement, M. Khattar Ould Cheibani.

Il a estimé que cet événement est très important dans la mesure où il réunit plusieurs acteurs majeurs, qui œuvrent pour le rayonnement de la culture, et plus particulièrement l’œuvre de Michel Guignard.

M.Ould Hdhana a salué le travail abattu par le CEROS, notant que le livre de Michel Guignard, du point de vue de sa méthodologie, de son contenu, est unique en son genre, car explorant comme personne avant lui, la musique dite « azawan ».

Selon lui, ce colloque de trois jours et le travail de Guignard, ouvre la voie à d’autres travaux de recherches liées au patrimoine de l’Etat et à l’évolution de la société.

Avant de finir son propos, Ould Hdhana a réitéré la volonté du ministère à accompagner la recherche dans le domaine de la culture. Enfin, il a mis en exergue la coopération franco mauritanienne dans le cadre de l’anthropologie, notamment grâce aux ressources du 19e et 20e siècle.

Prenant la parole à son tour, l’ambassadeur de France en Mauritanie, S.E.M. Robert Moulié, a, au cours de son mot, tenu à saluer la mémoire de Michel Guignard, décédé en juin 2020, avant toute chose.

D’après l’ambassadeur, le chercheur laisse le souvenir d’un grand connaisseur de l’azawan, et d’une personnalité hors du comment, qui a profondément marqué celle et ceux qui ont eu l’occasion de faire sa connaissance. Pour le diplomate, l’engagement de Michel Guignard, déterminé à valoriser et faire connaitre la musique des griots maures, a profondément contribué à l’enrichissement du dialogue franco mauritanien.

L’ambassadeur a considéré que la mémoire de Guignard est une mémoire vivante, d’ouverture sur la culture mauritanienne. C’est pour cette raison que l’institut français de Mauritanie et le centre d’études et de recherches sur l’ouest saharien ont souhaité mettre en valeur son travail .

Revenant sur l’objectif du colloque, l’ambassadeur a indiqué qu’il permettra d’appréhender les conditions historiques du développement de l’azawan et de ses évolutions, pour mieux comprendre les implications sociales, politiques, culturelles et religieuses qui lui sont associés. Poursuivant, il a souligné que l’événement, sera aussi l’occasion de replacer au centre de la relation avec le monde de la recherche, ce qu’on appelle communément le Fonds Mauritanie de l’Institut français.

En outre, l’ambassadeur de France en Mauritanie a affirmé que la musique maure, est une musique savante, avec ses modes et ses genres, souhaitant ainsi que les échanges viennent encore renforcer la qualité du lien scientifique, et culturel franco mauritanien et plus généralement l’amitié entre les deux pays.

De son côté, l’anthropologue et professeur émérite de l’Université de Lorraine, M. Abdel Wedoud Ould Cheikh a été commis par le secrétaire général du CEROS, M. Mohamed Vall Ould Bah, pour prendre à sa place, la parole devant l’assistance.

Concernant le parcours de Michel Guignard, qu’il dit avoir eu l’occasion et le plaisir de rencontrer un certain nombre de fois, il le décrit comme étant relativement atypique, parce qu’il a commencé par une école polytechnique en France.

Il s’agit d’une école très prestigieuse marquée surtout de la spécialité principalement mathématicienne des gens qui entrent dans cet établissement. Mais cette casquette de psychosociologie et son intérêt pour la musique l’a amené à devenir un ethnomusicologue qui s’intéresse essentiellement à l’azawan, a souligné le professeur Abdel Wedoud.

Poursuivant sa réflexion, le professeur s’est interrogé sur les liens potentiels entre les mathématiques et la musique. Pour illustrer son propos, il évoqué un auteur que Michel Guignard a cité dans son livre, qui s’appelle Yacoub Ibn Ishagh Al Kindi, un philosophe, mathématicien, astrologue et chimiste de Baghdad du 10e siècle. Selon lui, ce dernier passe pour le premier initiateur de l’organisation de la musique arabe.

Pour Abdel Wedoud, Michel Guignard aurait pu citer d’autres penseurs arabes, qui montrent les passerelles qu’il y a entre la musique, la philosophie et la sociologie.

Revenant sur le livre de Michel Guignard, le professeur a rappelé qu’il est question d’une sorte de synthèse entre la théorie des humeurs développée depuis la plus vieille philosophie grec, jusqu’à ces auteurs qu’il venait de citer, et aboutir à quelque chose que Guignard retrouve en partie chez les lettrés locaux. Ce dernier cite en particulier Mokhtar Ould Hamidoune sur le thème de la musicothérapie.

Pour le professeur, la contribution de Michel Guignard à la connaissance de l’azawan dont témoigne l’ouvrage, cité plus haut, est unanimement reconnue. Elle revêt un caractère d’autant plus important, historique même parce qu’elle se situe à une période charnière entre une situation que lui a vécu et connu, qui est celle d’une Mauritanie qui n’était pas très affectée par les évolutions qui sont celles que l’on observe aujourd’hui, et un monde dans lequel les choses ont tellement bougé, à la fois le contexte matériel de la musique elle-même, le contexte de production et de prestation musicale, a-t-il expliqué.

Selon le professeur Abdel Wedoud, la qualité du témoignage légué par Michel Guignard sur l’azawan, avant d’être celle d’une compétence, est surtout celle d’un regard.

Il (Michel Guignard, ndlr) évoque dans le corps de son texte, l’embarras voire le dégout qu’une culture exotique ou certains de ses éléments (musique) peut susciter chez les étrangers qu’elle côtoie sans volonté de la comprendre.

C’est une attitude à laquelle s’oppose celle de l’ethnologue qui se doit professionnellement, de dépasser cet ethnocentrisme, a indiqué le professeur. L’anthropologue se fait un devoir de dépasser, par une sorte d’empathie qui n’exclue pas l’objectivité. C’est-à-dire savoir associer un regard objectif et une compréhension et une volonté de rapprochement d’avec la culture que l’on étudie, explique l’anthropologue et professeur émérite de l’Université de Lorraine.

L’œuvre de Michel Guignard est une profonde réussite, à l’égard le détachement, et en même temps cette volonté d’aller vers l’autre et de comprendre à la fois ses différences, de surmonter ce qu’il y a d’étrange, de dépaysant dans les sons et sonorités de cette musique et même les conditions sociales de sa production, et une compréhension technique et profonde de son mode de fonctionnement, commente le professeur.

Enfin, le professeur Abdell Wedoud Ould Cheikh a émis le souhait, de voir ce colloque montrer et établir des continuités entre les réflexions avancées par Michel Guignard qui a consacré quarante ans de sa vie à explorer, expliquer et faire percevoir les spécificités de cette musique de l’azawan.

Egalement présent dans la salle, à l’occasion du lancement du colloque autour de l’azawan, le Président de l’Université de Nouakchott Al Asriya, le professeur Cheikh Saad Bouh Camara a prononcé quelques mots. D’emblée, il a déclaré que la Mauritanie a perdu un ami, un ami de très grande valeur ayant consacré à la musique maure, l’essentiel de ses recherches.

D’après le professeur Camara, l’ouvrage de Michel Guignard constitue une contribution majeure à l’œuvre de connaissance et de sauvegarde de l’azawan. Cependant, il n’était pas accessible à la majorité de la population mauritanienne, car étant écrit en français et distribué à un prix relativement cher, à cela, s’ajoute le fait qu’il introuvable dans les librairies mauritaniennes, a-t-il souligné.

Partant de ce constat, le centre d’études et de recherches sur l’ouest saharien a travaillé avec Michel Guignard et d’autres partenaires, sur une traduction de l’ouvrage basé sur une troisième version.

Ce colloque se tient autour de l’ouvrage, à travers des approches scientifiques multidisciplinaires, complétées par éclairages apportés par des hommes de terrain (des musiciens), se propose de questionner les fondements théoriques de l’azawan, comme support aux réflexions sur les enjeux et perspectives contemporaine de sa pratique et de dégager des axes d’actions pour la préservation de ce patrimoine et de son développement, a indiqué le professeur Camara.

Afin de clore son mot, le professeur Camara a déclaré que l’université de Nouakchott Al Asriya est fière de contribuer à cette manifestation scientifique, où des chercheurs français, africains et mauritaniens se proposent de rendre hommage à ce pionner de la recherche sur l’azawan.

Outre les allocutions, une session hommage à Michel Guignard a été observés. Au cours de celle-ci, M. Mohamed Lemine Ould Addahi a rendu un vibrant hommage à son ami Guignard, compagnon de longue date (depuis 1973). Il a pu ainsi revenir sur le parcours de Michel Guignard et partager avec l’assistance, la lettre de la veuve Guignard, à l’intention des organisateurs et participants à ce colloque.

De son côté, le professeur d’anthropologie et chargé de communication du ministère des Affaires étrangères, M. Mohamed Ould Tetta a dû lui aussi, faire une lire une lettre, car étant en déplacement professionnel. Dans ce document, il y relate les péripéties qui ont conduit à la traduction du livre de Michel Guignard, entre autres.

Toujours dans le cadre de la première journée du colloque, une session a été consacrée l’introduction à la musique des iggawens (griots maures). Elle aura permis de définir ses modes, ses genres, ses instruments, de revenir sur les conditions historiques de son évolution et l’identification des grandes écoles.

Tour à tour, des personnalités de haute facture se sont relayées, pour disséquer cette musique. Ainsi, Mme. Khady Mint Cheikhna a présenté les trois grandes écoles de l’Azawan, M. Mohamed Ould Bouleiba a parlé d’Azawan et épopée, M. Mohamed Hdhana a exposé sur thème azawan : dialogue de la mélodie et rythme dans les méandres du goût. Après une virgule musicale, M. Mohamed Ahmed Meiddah a présenté le « theydine » de Ehl Manou, tandis que Sidelemine Bennacer s’est appesanti sur la structure artistique et substantielle du « theydine » de Seddoum Ould N’djartou.

Après une seconde virgule musicale, l’assistance composée d’hommes et femmes de culture, aussi bien mauritaniens, qu’étrangers menus spécialement pour la circonstance, ont été invités à venir assister aux sessions du mardi 12 mai. Elles seront essentiellement consacrées au traitement de la thématique « acteurs et enjeux culturels socio-politique de l’Azawan.

Compte rendu: Amadou SY
Dernière modification : 11/05/2022 13:11:50