Nouakchott,  10/11/2010
Epouse du premier président mauritanien, Madame Marième
Daddah a eu tout le temps d’être connue du grand public. Aux côtés de son époux, elle avait longtemps bataillé sur
plusieurs fronts pour favoriser l’éclosion d’un Etat moderne avec des cadres et des infrastructures de base.
Elle ‘’se sent plus mauritanienne que française et, contrairement à une idée reçue, cette ancienne première Dame estime que ‘’la Mauritanie n’a pas été construite à partir de rien’’, qu’elle ‘’ a une histoire millénaire. Elle affirme, à
la veille de la célébration du cinquantenaire de notre indépendance qu’un ‘’ embryon de la démocratie existait déjà au niveau du parti du peuple mauritanien’’.
HORIZONS : Vous avez rencontré Moctar Ould Daddah en France. Une rencontre qui
allait changer votre vie et celle de la Mauritanie. Comment cela s’est-il passé?
Marième Daddah : Ma rencontre avec Moctar Ould Daddah, encore étudiant à l’époque, mérite effectivement des précisions assez surprenantes car, en tant que musulmane,
je ne crois pas au hasard. Je sais que c’était préparé d’avance et je m’y soumets. Voilà dans quelles circonstances exactes j’ai rencontré le président : j’étais étudiante en troisième année de droit à l’unique faculté de droit de Paris à côté du Panthéon. J’appartenais au seul groupe catholique de l’université qui était ouvert à l’extérieur. Le reste de l’ambiance était un peu trop réactionnaire pour moi. J’ai adhéré à ce groupe qui a décidé, Machaa Allah, d’organiser une conférence avec le professeur Massignon qui connaît parfaitement notre religion. J’étais chargée alors avec d’autres étudiants de repérer des étudiants musulmans d’Outre-Mer pour les inviter à cette conférence. J’ai abordé ce jeune homme (Moctar) sans savoir s’il était Marocain, Algérien ou Tunisien. La Mauritanie, je savais qu’elle existait mais je ne pouvais pas la situer géographiquement, pourtant j’étais bien en géographie. Je l’ai abordé et il m’a dit que ça l’intéressait beaucoup et m’a demandé de lui confirmer le jour d’ouverture de cette conférence. En fait, ce qui est extraordinaire dans le devenir de cette vie mauritanienne pour moi, c’est que c’est sous l’égide de l’Islam que j’ai fait la connaissance du président Moctar Ould Daddah à Paris. Et comble de l’étonnement : nous nous sommes connus en tant qu’amis ou camarades. Puis nous avons passé, ensemble les examens de la troisième année avec succès, y compris le certificat ’aptitude à la profession d’avocat. Puis, il est tombé malade, gravement malade en Mauritanie, avant d’être rapatrié à Paris après quelques soins à Saint-Louis du Sénégal. Toute l’année suivante a été consacrée à son traitement. C’est à l’hôpital que j’ai rencontré le président qui restait toujours un ami. Deux ans après, il m’a demandée si je voulais me marier avec lui, le suivre dans son pays, me prévenant, avec beaucoup d’honnêteté que ça ne sera pas simple : qu’il n y a pas de capitale, qu’il n’y a pas de confort, qu’il n’y a pas d’eau, qu’il n’y a rien. Pour des raisons que seul Dieu connaît et ma jeunesse aussi, j’ai donné mon accord et c’est ainsi que, le 4 Novembre 1958, nous nous sommes mariés à Paris. Deux mois après, j’ai rejoint le pays. C’était dans des conditions difficiles mais jamais je n’ai fait mes analyses pour dire non, donc c’est un consensus profond que j’ai donné, non seulement à Moctar mais à la Mauritanie, dès le départ. Je n’ai jamais voulu quitter le pays, quelles qu’étaient les difficultés et elles étaient nombreuses. Mais grâce à Dieu, grâce aux Mauritaniens, à moi un peu et surtout au président qui n’a jamais ménagé son énergie pour m’intégrer dans le pays, dans sa famille. Et pour cela, il m’envoyait à l’intérieur du pays, même s’il fait très chaud pour m’obliger à connaître très vite la réalité. Je me sens plus mauritanienne que française, même si je n’ai aucun complexe de ma nationalité d’origine. Mon coeur et mon esprit sont attachés à jamais à ce pays In Chaa Allah.
HORIZONS : Vous avez partagé les mêmes rêves. Vous avez partagé les mêmes ambitions avec feu Moctar Ould Daddah, celles de construire un pays. A votre arrivée, il n’y avait que des dunes, du vent, de l’humidité, des conditions extrêmement difficiles, une vie austère. Avez-vous perdu espoir ou remis une fois en cause ce rêve, ce projet?
Mariem Daddah : Je pense que la Mauritanie n’a pas été construite à partir de rien : elle a une histoire, des hommes, des femmes qui étaient ce qu’ils étaient et qui ont entouré le
président et ont fait ce qui a été fait par le président Moctar avec lui. Il faut leur rendre
hommage. J’insiste là-dessus c’est extrêmement important.La Mauritanie a une histoire plusieurs fois millénaire avec des populations qui se sont succédées et qui ont formé des empires auxquels la Mauritanie moderne a appartenu. Pendant la période poste coloniale, le pays disposait presque des atouts nécessaires pour construire un pays sauf une capitale et il a fallu la détermination, le courage du président pour que cette capitale soit construite, d’où son fameux conseil des ministres sous la tente qui était un peu une provoque. C’était difficile mais nous n’étions pas les seuls à vivre de telles situations. La réalisation de cette entreprise a été rendue possible grâce aux atouts dont disposait le président, sa
foi en Allah et sa bonne intention à l’égard de son pays et de ses compatriotes .Il avait une conception particulière du parti unique. Le président discutait des heures et ces discussions n’étaient pas inutiles. Il débouchait sur quelque chose. Par exemple, en 69-70, il a organisé une série de séminaires à l’intérieur du pays et j’ai eu le privilège de l’accompagner. C’est en témoin que je parle. Ces rencontres étaient l’occasion pour tous les intervenants de s’exprimer librement. Les critiques, constructives ou non, faisaient l’objet d’une synthèse soumise, par la suite, au président qui prenait en considération
l’essentiel dans ses prises de décisions. Je peux vous assurer que l’embryon de la
démocratie existait déjà au niveau du parti du peuple mauritanien, mais je ne veux pas qu’on dise que c’était un parti de dictature. C’est vrai qu’il était un parti unique mais je précise que son unicité était provisoire.
HORIZONS : Aux premières heures de la construction du pays, le plus difficile était-ce le manque d’infrastructures ou celui des cadres?
Marième Daddah : Les deux à la fois ! Pour les infrastructures, il n’y avait pratiquement
pas de routes goudronnées, il n’y avait pas de capitale. Il n’y avait pas également de cadres. N’oubliez pas que les premiers cadres ont été formés en 1970, à l’extérieur.
Je dirais que c’est un miracle quelque part que pendant les dix premières années, le président ait pu mener des actions d’envergure. Il a ainsi imposé son pays sur la scène internationale. Il revenait, au moment de notre mariage, de New York où il avait obtenu,
avec l’appui de la France et d’autres amis le fameux prêt de la Banque Mondiale pour l’extraction du fer mauritanien qui dormait tranquillement depuis toujours. Voilà les premiers pas de la Mauritanie qui était sur le ban des pays arabes, ce qui a chagriné beaucoup le président Il a fallu des contacts avec des présidents arabes comme Gamal Abdel Nasser, par exemple, pour surmonter cet obstacle. Il s’agissait d’un vrai obstacle par ce qu’il fallait que le pays soit reconnu par les pays arabes avant le reste de la communauté internationale.Le problème des infrastructures se posait. Egalement, pas de santé, pas d’éducation, pas de commerce, pas d’administration. Mais le
souci constant du président a toujours été de rapprocher les pays arabes des pays africains
car il était convaincu que ce rapprochement profitait avant tout à son pays. Il avait donc une vision pas pour son pays seulement mais pour toute l’Afrique.
HORIZONS : Vous avez dit que le président acceptait la contradiction au sein du bureau
politique du parti, était-ce le cas au niveau de la famille?
Marième Daddah : Oui, c’était quelqu’un de très courtois même s’il faisait parfois preuve
d’une grande fermeté. Pour tout ce qui touchait l’avenir de son pays, il ne transigeait pas. Il est capable de négocier, il est capable de discuter mais il est capable aussi de faire des compromis si c’est dans l’intérêt de son pays. Au niveau de sa famille, son autorité morale suffisait. C’est vrai qu’il n’avait pas le temps d’élever ses enfants, j’étais là pour ça mais il veillait grandement à leur pratique religieuse, leur moralité. Il aimait les gens, tous les Mauritaniens.
HORIZONS : Vous avez été sans doute témoin de l’évolution d’une grande frange de la
société, la femme mauritanienne, pour la promotion de laquelle vous vous êtes d’ailleurs
beaucoup investie. Alors, quelles sont les principales étapes de cette évolution ?
Marième Daddah : Les femmes étaient dans des conditions plus difficiles. Malgré leur
nombre numériquement important, le nombre de cadres à leur niveau était très réduit.
Je tiens ici à leur rendre un sincère hommage.Elles m’ont entourée, elles m’ont aidée. Elles étaient au nombre d’une vingtaine et connaissaient parfaitement les réalités. Elles m’ont édifiée sur beaucoup de chose. Les femmes étaient disponibles et engagées à assurer la transition à leurs enfants à défaut de pouvoir apporter un changement. Elles étaient courageuses, elles ont su surmonter beaucoup de difficultés.
Je n’ai jamais demandé à mes soeurs de transgresser les valeurs de la société. Mon discours était focalisé essentiellement sur un langage simple : Vous représentez la moitié de la Nation. Vous êtes donc appelées à contribuer à son développement. Instruisez-vous, vivez dans la réalité d’aujourd’hui, entourez vos filles pour qu’elles aillent à l’école.
HORIZONS : Au plan économique, le début des années 70 était marqué par la nationalisation de la MIFERMA, la création de l’Ouguiya, l’émergence d’unités industrielles. Comment vous avez senti ce changement ? Est -ce que le président vous a parlé de ses motivations ?
Marième Daddah : La diplomatie, que le président Moctar a mise en place, au fil des
années, était destinée principalement à assurer le développement du pays. Il a refusé une coopération internationale très limitée en faveur d’une coopération diversifiée. Cette approche a été mal comprise mais il a estimé qu’elle était la meilleure voie pour servir son pays. Dès que le mur qui nous séparait du monde arabe a disparu, il a développé une politique très importante vis-à-vis des pays arabes, notamment du Proche Orient dans l’intérêt non seulement de la Mauritanie mais aussi des pays de la sous-région. Il ne faut pas oublier que les fonds de l’OMVS ont été mobilisés grâce aux efforts du président qui était parti avec d’autres chefs d’Etat plaider cette question. Pour ce qui est de la création de la monnaie nationale et la nationalisation de la MIFERMA, c’étaient des choix difficiles mais incontournables Les mandats successifs du président se divisent en deux parties. La première décennie 60-70 était une décennie de préparation : il s’agissait d’imposer la Mauritanie sur la scène internationale et d’aboutir à son adhésion à la
Ligue arabe. A partir de l’année 1970, l’heure était à la révision des accords avec la France et c’est dans ce cadre que la prise de ces décisions de souveraineté nationale était intervenue.
Propos recueillis par Cheikhna Ould Cheikh
Dernière modification : 10/11/2010 08:00:00