Nouqkchott,  07/11/2010
Ahmed Baba Ould Ahmed Miské est l’une des figures emblématiques du paysage politique et intellectuel de la Mauritanie. Ancien ministre, homme de lettres, journaliste, ambassadeur, Ahmed Baba appartient à l’élite des jeunes mauritaniens qui ont accompagné les premières années de l’indépendance. L’AMI l’a rencontré dans le cadre des préparatifs de la commémoration du cinquantenaire de l’indépendance nationale. Ould Ahmed Miské nous a livré, dans le témoignage qui suit, ses souvenirs sur la période qui a précédé l’indépendance, sur l’indépendance et sur la construction de l’Etat.
«La commémoration du cinquantenaire de l’indépendance nationale est un évènement important pour plusieurs pays africains bien que plusieurs intellectuels aient trouvé curieux que certains pays vont trop loin dans
les festivités commémoratives en dépit de la pauvreté extrême de certains d’entre-deux.
L’anniversaire que nous avons obtenu n’était pas à la hauteur de nos ambitions bien que
nous soyons parmi les Etats souverains et cet anniversaire servira de faire le bilan de ce qui a été réalisé et d’en tirer les conclusions surtout au début de cette nouvelle ère en Mauritanie.
Après la deuxième guerre mondiale, la Mauritanie, qui était enclavée, a toujours été représentée par la France et le Sénégal. Le président Senghor a représenté la Mauritanie
au Parlement français et africain de 1946 à 1955. Les jeunes Mauritaniens étaient, en grande partie, militants dans des partis profrançais et lorsqu’ils ont senti que ce monde politique n’était pas clair, ils avaient choisi de se réunir à Rosso pour former un mouvement de refus pour cette politique. Ces jeunes se partageaient à la fois la lutte contre le colonialisme,militaient en faveur de la liberté et prônaient la révolte contre les valeurs sociales notamment celles qui sont en contradiction avec l’Islam tel que le ystème des castes. Les évènements se sont succédés, pour qu’enfin la proclamation de l’indépendance s’accélère et particulièrement après l’adoption de la constitution
française de 1958 qui proposa aux colonies de choisir entre l’indépendance et l’autonomie interne dans le cadre de la communauté française. Cette position aussi n’était pas claire, car le colonisateur voulait que tout le monde reste dans la communauté, mais la situation internationale exigeait le choix de l’indépendance. Le choix n’était pas libre, et comme exemple, lorsque le président Sékou Touré a choisi l’indépendance et mobilisé les Guinéens pour la circonstance, la Guinée a été mise sous embargo par les Français qui lui ont infligé un coup dur.En Mauritanie, le parti de la Nahda a été créé et avait réclamé le droit de participer au référendum quelques mois avant son organisation, mais le colonisateur a tergiversé sur la participation de cette formation politique naissante. Malgré la politique du bâton et de la carotte, un consensus général soutenant l’indépendance s’est dégagé en Mauritanie comme en témoignent les fatwas des Ulémas,la poésie moderne et traditionnelle des hommes de lettres Mauritaniens.L’administration coloniale, qui maîtrisait les choses avec ses alliés, a imposé le choix du «Oui» à travers un modèle de vote qui s’est répété par la suite.Malgré le «Oui», un mouvement national réclamant l’indépendance totale et la liberté a vu le jour et ’Association des Jeunes mauritaniens a décidé de rester à l’écart de la politique au moment où l’aile progressiste a créé son parti politique dans un cadre de coopération et de répartition des rôles entre les deux composantes.
La rapide succession des évènements a fait que ’indépendance a été acquise beaucoup plutôt que prévu, le colonisateur pensait au contraire que la Mauritanie ne pourra accéder à l’indépendance qu’après 15 ou 20 ans à l’instar de Djibouti et des Comores.
Dans ces circonstances, le pays a connu un regain de répression et les leaders de la Nahda
(notamment Bouyagui Ould Abidine et Ahmed Baba Ould Ahmed Miské) ont été
emprisonnés et assignés à résidence à Tichitt.A l’époque, Bouyagui était président d’honneur et ses suppléants étaient Haiba Ould Hamody, Bamba Ould Yezid et Cheikh
Malainine.
Deux autres formations ont connu le jour mais n’avaient pas suffisamment de représentations, malgré l’appartenance de El Hadramy Ould Khatri, Yacoub Ould Boumediena, Abdul Aziz Bâ et El Hacen Ould Saleh.
Pour ce qui est de la jeunesse, je me souviens du premier bureau mis en place avec
comme secrétaire général Ahmed Baba Ould Ahmed Miské, assisté par Mohamed Cheikh Ould Ahmed Mahmoud, Yahya Ould Menkouss, en présence de Mohamed Ould Cheikh Ould Jiddou, Ahmed Bezeid Ould Ahmed Miské et Koné Ali, Soumaré Kassili et Sy Ibrahima.
Juste après l’indépendance, Moktar Ould Daddah, alors Premier ministre et futur Président de la République a rencontré les leaders de la Nahda et des concertations qui
ont duré longtemps sous forme d’une table ronde ont abouti à l’unification des partis politiques.
La direction de la Nahda a posé des conditions jugées trop dures pour le parti au pouvoir dont la plupart des membres s’y opposaient (mais Moktar Ould Daddah qui était progressiste partageait beaucoup de convictions avec la jeunesse qui ne l’a pas pourtant soutenu au début.
Malgré les réserves, un accord avec la direction de la Nahda a été conclu. Cet accord préservait l’intérêt national de la Mauritanie qui obtenait il n’y a pas longtemps son indépendance et qui n’a pas beaucoup de cadres, ce qui interpellait tous à s’unir pour faire face aux multiples défis auxquels était confronté l’Etat naissant. Le parti du peuple mauritanien a été ainsi formé et a fait face à beaucoup de problèmes,notamment en un pays sous développé où le colonisateur n’a laissé ni routes, ni chemins de fer, ni aéroports ou infrastructures de base.Il y avait énormément de problèmes, les gouvernements qui se sont succédés n’ont pas pu réussir à relever les défis, la société mauritanienne était loin de la modernité et le seul système d’enseignement disponible était l’enseignement traditionnel dans les mahadras. Et dans ce cadre, la société mauritanienne est la seule société bédouine au monde qui a pu laisser un héritage, une culture écrite et l’une des rares sociétés instruites avant la colonisation.
La lecture et l’écriture arabe étaient répandues et il n’y avait pas d’analphabétisme bien qu’il n’y avait pas d’écoles modernes car, dans tout le pays, on comptait 4 écoles jusqu’en 1950 et pour cela, les premiers scolarisés sont allés à l’étranger.
L’expérience des jeunes dans les années 50 était intéressante, car les partis politiques
étaient dirigés par des personnalités nationales reconnues mais la jeunesse mauritanienne dirigeait le mouvement nationaliste.Je pense que la mission de la jeunesse aujourd’hui est plus difficile que celle de la jeunesse de cette période, car ce qu’il faut combattre en Mauritanie, c’est la gabegie et la mauvaise gestion qui a sévi au sein des rangs des jeunes, des cadres et de la plupart des Mauritaniens.
Certes la jeunesse dispose aujourd’hui d’une occasion, qui est celle d’avoir un Chef d’Etat qui a déclaré la guerre contre la corruption, mais il ne pourra remporter cette bataille sans l’appui des jeunes». Traduit, réécrit et
mis en forme par Yacoub Ould El Ghassem
Dernière modification : 07/11/2010 08:48:00